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Wednesday 08th of September 2010    

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Etre un intellectuel catholique dans la cité n° 3 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Pierre-Charles Aubrit Saint Pol   
Samedi, 27 Décembre 2008 14:52

 

 

 

ÊTRE UN INTELLECTUEL CATHOLIQUE

 

ENTRETIEN IMAGINAIRE ENTRE

PIERRE DESGRAUPES

ET

PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

 

Chapitre I

 

Desgraupes : « - Pourquoi Imaginaire, faites-vous allusion au Musée Imaginaire de Malraux ?


Aubrit St Pol : - N’on pas à son merveilleux Musée mais à lui-même. Je lui reconnais une grande intelligence et surtout, malgré ses erreurs, ses choix, une honnêteté intellectuelle étonnante et une grande sincérité. C’est homme ne cessa jamais d’être bouleversé par des intuitions si fortes qu’elles pourraient bien être l’une des explications de tout ce qu’il fut. Ces intuitions étaient des fulgurances brûlantes qui le consumaient. Il fait parti de ces individus qui vécurent à côté de Dieu, ont eu le regard dans le divin sans jamais s’en rendre compte.


Desgraupes : - Pourquoi cet intérêt pour lui ?


Aubrit St Pol : A cause de sa capacité à reconnaître ses erreurs et, avec quel génie, il démontra l’illusion de la mystique révolutionnaire. Il contribua radicalement à l’effondrement des idéologies. Nous lui en sommes redevables. Il perçut, au-delà de ses misères, les grandeurs irréductibles de l’homme ; il comprit que sa dignité valait tous les combats même si ses engagements furent contestables. Sa résistance aux épreuves, sa maîtrise du désespoir, sa capacité à rester debout, ont fait naître en moi un intérêt et une affection sincère ; sa tragédie personnelle me le rendit proche. Il est un authentique intellectuel et comme tout ceux de son espèce, il expérimenta toute sa vie les abîmes des solitudes. Il fut une sorte de fiancé des ténèbres de l’esprit mis au service de la vérité. Pour un intellectuel, la vérité est une maîtresse dévorante qu’on ne peut que servir.
Et il y a un événement qui me le rend bien plus sympathique encore, c’est son attitude envers Georges Bernanos. Ces deux esprits avaient une exigence semblable : ils se sont laissés investir d’une rigueur intellectuelle admirable ; toutefois, je me demande s’il n’y avait pas plus d’affinités de tempérament avec un Léon Blois. Bernanos et Malraux ont accepté de soumettre leur vie intellectuelle à l’aune de la lumière naturelle pour André et à l’aune de la lumière de la foi et de la doctrine catholique pour Georges. Ils témoignèrent tous les deux d’une liberté intérieure sans équivalent. Je suis ému qu’André Malraux fût l’un des rares intellectuels de sa génération à être présent aux obsèques de Bernanos ; on n’y vit pas Mauriac !


Desgraupes : -Vous ne semblez guère avoir de sympathie pour Mauriac ?


Aubrit St Pol : J’admire son talent de romancier ; mais je déteste ce qu’il fut en tant qu’intellectuel et son implication dans la politique mais bien plus encore, son rôle malfaisant quant à son influence dans l’Église de France. Il fut de ces esprits élitistes qui décidèrent de contrôler les intellectuels catholiques, quittes à exclure ceux qui n’entraient pas dans leur vision de l’Église. Il a contribué à réduire le champ d’action des intellectuels catholiques de France dans les débats de la cité. Il est en partie la cause que beaucoup d’entre eux, de grande qualité, se soient enfermés dans des extrémismes ; il aura favorisé l’implantation des courants idéologiques de la gauche en jouant abusivement sur son rôle dans la Résistance. Il est aux antipodes de l’idée que je me fais de l’intellectuel en général et surtout de l’intellectuel catholique. Il est vrai qu'il était membre du courant libéral catholique, on sait où cela nous amenés. Certes, il quitta le Sillon mais toute son action politique et intellectuelle montre que cette obéissance ne fut pas suivie d’une remise en cause de sa vie intellectuelle, il n’oeuvra pas à la conversion de son intelligence. Bernanos dans certains de ses romans a parfaitement décrit ce genre de personnalité.


Desgraupes : - C’est une descente en flammes !


Aubrit St Pol : Qu’on me démontre mon erreur et je me corrigerai !


Desgraupes : - Parlons un peu de vous. Qui êtes-vous ? Quel est votre parcours intellectuel ?


Aubrit St Pol : - Parlez de moi, c’est bizarre, ce n’est guère dans les usages de la vie intellectuelle ! Je suis né à Lille, dans un milieu pauvre quoique issue d’une famille réunissant toutes les classes sociales et les niveaux de vie. Je descends d’un des plus anciens lignages de France. Mon enfance fut très éprouvée, avec le temps et la grâce de Dieu ces souffrances me furent une école terrible mais fructueuse. Dieu permet des épreuves à la limite de la raison mais il me faut croire qu’il ne m’abandonna pas, car je jouis étrangement d’un solide équilibre. C’est une grâce inexplicable. Je ne comprends pas comment j’ai pu me sortir d’années d’enfance qui ne furent qu’une longue période de tortures mentales, affectives et physiques ? Mes parents divorcèrent. On m’a privé de mon enfance pour me plonger dans le monde effrayant et noir des adultes dont je me méfie toujours.


Desgraupes : - Leur avez-vous pardonnés ?


Aubrit St Pol : - Cette grâce du pardon me fut donnée dans la grâce de conversion. Le mariage de mes parents fut arrangé, alors qu’aucun d’eux n’était fait pour cet engagement. On maria deux immatures, ce fut une erreur fatale pour eux-mêmes et leurs enfants. Il n’est pas dans la nature blessée de l’homme de pardonner, c’est une grâce qu’il faut demander, elle fait partie des facteurs intérieurs qui tendent au dépouillement, à la pauvreté de l’esprit. La grâce du pardon émane directement du rayonnement de  la Croix de Jésus. C’est une grâce qui transforme la souffrance en force de délivrance.


Desgraupes : - Vous semblez attacher de l’importance aux racines de la génération de l’homme, pourquoi ?


Aubrit St Pol : - La société vit depuis l’après guerre une culpabilité outrancière parce qu’injustifiée. Ma génération l’est davantage à cause des évènements particulièrement médiocres de l’an 68 ! Une culpabilité qui poussa ma génération à tourner le dos à tout ce qui la fit être, elle voulut être une sorte de génération spontanée ; ce n’était pas là une libération mais bien une aliénation tragique. La découverte de mes racines familiales fut parallèle à la prise de conscience de mon identité de Français, d’Européen, de membre de l’humanité. Ces racines se découvrirent à moi dans la progression de ma conversion comme si Dieu m’aidait à une guérison intérieure autant par sa grâce que par une connaissance objective de mon identité. La découverte de ses racines ou leur prise en conscience constitue un apport important à l’affirmation de son identité et à l’équilibre structurel de la personnalité. On ne naît pas de rien ; on a un héritage moral, spirituel, historique, affectif, physique qui imprègne notre potentiel génétique et contribue à l’élaboration de la personnalité originale. Cette conscience historique de notre personnalité est nécessaire pour survivre dans une société qui s’effondre sur elle-même dans la simultanéité du grossissement de son orgueil. Il est indispensable d’être le fils de son père !...


Desgraupes : - Quel est votre parcours intellectuel ?


Aubrit St Pol : - Je n’ai pour tout diplôme que le Certificat d’Études Primaires. J’ai fait de très mauvaises études parce que je rejetais toute forme d’autorité, car je la reliais au monde des adultes envers qui je ne parvenais pas à faire confiance. A part des personnalités d’exception, les adultes ont longtemps fait partie de mes terreurs, de mes angoisses, ils furent longtemps associés aux peurs du lendemain. Rien de juste ne me semblait pouvoir venir d’eux ; ce monde ne m’était d’aucune sécurité. Beaucoup de ceux qui eurent à exercer une autorité sur moi, en dehors de ma parenté, ajoutèrent à la souffrance quotidienne que je devais affronter. Les maîtres qui eurent la mission de former mon esprit beaucoup d’entre eux pratiquèrent sur moi les violences physiques ou morales même chez les prêtres. De Lille, après un séjour à l’orphelinat d’Arnéke, je fus emmené à La Couture, village du Pas de Calais ; je fus d’abord scolarisé au Touré puis au cœur du village et retour au Touré. Dans ces deux écoles primaires publiques, je subis avec d’autres, nous les pauvres, des brimades qui aujourd’hui enclencheraient des poursuites judiciaires, surtout à l’école attenante à la mairie, en face de l’église. Elle était sous la responsabilité d’un couple d’instituteurs, les Flamands, l’épouse était un monstre de violence, d’humiliation ; pour obtenir sa bienveillance, il fallait être riche ! Lui apporter des fleurs, des fruits, des victuailles que nous ne pouvions fournir. J’ai en mémoire des scènes de violences contre moi ou d’autres de mes camarades épouvantables et nous ne pouvions rien dire. Moi je ne pouvais me plaindre ni auprès de ma mère ni mon beau-père, car c’était alors une autre occasion de recevoir des coups après ceux reçus sans justification de cette maîtresse. Il me faudra attendre d’être scolarisé à Douai, l’école primaire de la rue du Kiosque, pour que je découvre des maîtres respectueux de leurs élèves : je me souviens de M. Rousseau et M. Garnier je crois. Ce dernier avait été interné dans les camps nazis, il se dégageait de ce maître un amour, une bonté dont je ne connaissais pas l’expérience. M. Rousseau était de cette même qualité, des maîtres soucieux de notre formation et d’un respect que je ne recevais pas chez moi. Ils furent les détonateurs de ma vie intellectuelle qui commença par la découverte du plaisir de la lecture. J’ai découvert la lecture dans l’année de mes douze ans avec Alexandre Dumas et Balzac puis Hugo. Je passais mon certificat à Lille, à l’école Monge. Après, j’entrais dans la vie active, car je me sentais coupable de poursuivre des études et je pensais gagner enfin le respect de mon entourage par une vie professionnelle. J’y ai perdu ma santé. Alors que je venais de m’engager dans la marine nationale, je fus précipité dans la maladie à Lourdes, ce fut le début d’une très lente construction de mon être. C’est en soins, au Centre Hélio Marin de Vallauris, que je repris goût aux études. J’entrepris des cours par correspondance jusqu’au niveau bac. J’avais un appétit de connaissances que je comblais dans un grand désordre. C’est lors de mon séjour au séminaire de Paray le Moniale que j’appris à structurer ma vie intellectuelle, dans un temps très court, grâce à l’influence du Père Henri Macé. La fréquentation d’un saint chasse bien des ombres.


Desgraupes : - Ne regrettez-vous pas de ne posséder aucun diplôme universitaire ?


Aubrit St Pol : - J’en ai souffert surtout au début de ma conversion, car il ne manqua jamais un esprit bienveillant pour me le rappeler !... On se fit un plaisir d’essayer de me culpabiliser, qui pouvait se douter de mon parcours ? Cette attitude s’explique par les préjugés sociaux et le besoin de certains milieux de se protéger de l’intrus qui ose franchir les limites réservées à un complexe élitiste. Maintenant, je suis convaincu que ce fut une des dispositions de la Providence et, je n’éprouve aucun complexe, surtout quand je vois l’usage tragi-comique que certains hauts diplômés et intellectuels font de leur formation. C’est une grâce, car je n’ai pas été déformé, mon intelligence n’a pas été corrompue par des systèmes de pensée et surtout par aucune idéologie. Quant aux lacunes de connaissances, elles me balisent la voie de l’humilité et je les comble au fur et à mesure de mes nécessités. C’est aussi la raison pour laquelle je me sens si proche de Malraux, Bernanos, Léon Blois. Je m’amuse souvent des prétentions des esprits bienfaits et surdiplômés, la plupart du temps ce sont des esprits contrefaits tant leur vanité et leur orgueil les gonflent.


Desgraupes : - Qu’est-ce pour vous la vie intellectuelle ?


Aubrit St Pol : - Un intellectuel n’est pas exclusivement un amas de connaissances livresques ni une succession de diplômes ; beaucoup de diplômés actuellement ne sont guère de vrais intellectuels. Il y a de moins en moins d’esprits capables de poser les bases d’un concept même dès plus simple. Si la connaissance est nécessaire en terme de savoir, il y faut aussi l’expérience d’un vécu pour y parvenir, il ne faut pas trop protéger un enfant ; la souffrance est une nécessité à expérimenter. L’intellectuel est celui qui apprend sur lui-même autant qu’il apprend du monde et sur le monde extérieur. Tous les érudits ne sont pas des intellectuels, tous les intellectuels ne sont pas nécessairement des diplômés de grandes écoles. J’aurai tendance à dire que pour être un vrai intellectuel mieux vaut éviter les grandes écoles. L’université est le lieu le plus approprié pour l’éclosion de la vie intellectuelle. Ma grand-mère maternelle interrompit ses études à l’âge de 12 ans, je peux vous dire qu’elle avait un esprit d’analyse et une souplesse de raisonnement qui valait bien certains de nos intellectuels très en vue. Un intellectuel est quelqu’un qui s’engage à témoigner d’abord de la vérité : la perception de la vérité peut être de deux ordres, soit elle est naturelle, objective, soit elle est surnaturelle, religieuse, cette dernière ne peut se séparer de la précédente, alors que la première peut ignorer la vérité révélée. Mais une chose est certaine, l’intellectuel témoigne autant qu’il le peut de la vérité, c’est une obligation morale.

Desgraupes : - Que pensez-vous de la vie intellectuelle en France en général et dans l’Église de France ?


Aubrit St Pol : Avant de vous répondre, je veux préciser ma pensée sur la connaissance. J’ai une admiration certaine pour les savants et pour ceux qui ne cessent de se cultiver pour enrichir le débat intellectuel. Je suis admiratif des esprits qui sont des maîtres et se considérer comme des élèves ; quel que puisse être par ailleurs leur engagement, leur conviction, ces esprits là m’enchantent, me ravissent. Car l’homme de la quête sait que sa vie sur Terre ne la conclura jamais, ce sont donc des esprits humbles, pauvres… Des quêteurs de vérité ! Qu’importe pour moi qu’ils soient croyants ou pas, car cette quête là rejoindra toujours Dieu. J’émets une réserve, c’est envers ceux qui s’engagent dans une structure idéologique, s’y laissent enfermer ; c’est un engagement de contre valeur et la preuve de leur immaturité, ils ont besoin de se sentir à l’abri. Ils ne sont pas d’authentiques aventuriers de l’esprit.
Pour revenir à votre question, les tenants actuels du pouvoir intellectuel en France, surtout ceux issus de la génération 68, sont d’une affligeante médiocrité et d’une hypocrisie vertigineuse.
Je suis tenté de vous dire : j’arrête là ma réponse sur ce sujet, car la médiocrité, l’indigence morale dans leur vie intellectuelle ne méritent aucun commentaire ; que voulez-vous, j’aime à croire que l’indigence, l’absence de vertu dans la vie intellectuelle produisent des inexistants, on ne commente pas ce qui n’existe pas.
Le malheur est qu’ils veulent encore donner le la à la vie intellectuelle et, ce faisant, ils contrôlent les éditions, la liberté universitaire et les espaces médiatiques. On peut d’ailleurs observer à ce sujet, que plus un intellectuel est réputé, plus il occupe le champ médiatique et moins sa qualité intellectuelle est évidente. La France se donne plusieurs générations d’intellectuels comme la monarchie se donnait des aristocrates ; nos nouveaux aristocrates sont des intellectuels médiatiques pour la plupart d’entre eux, ils n’ont que les espaces médiatiques pour apanages ! Ils rassurent !


Desgraupes : - Vous êtes très sévères ! Pourquoi tant de sévérité ? Iriez-vous sur un plateau ?


Aubrit St Pol : - Les besoins, les attentes d’un contenu intellectuel, d’un discours intellectuel sont immenses dans nos sociétés en pleine décadence de l’esprit ; et ces intellectuels là ne répondent pas à ces attentes ! Ils ne veulent pas remettre en cause les repères, les normes qui les font vivre. Quand ils parlent, c’est toujours dans le sens de l’émotion, dans le sens des appétits bas. Ils agissent en prédateurs de l’esprit ; ils sont les Pétrone de nos jours, le génie en moins. Observez comme leurs sourires sont tristes, la vie leur fait peur ! Ils n’existent que dans l’émotion et l’affect du peuple ; ils ne prendront pas le risque de s’affronter à lui. Ils veulent rester populaires ! Ils épousent des causes justes certes comme les droits de l’homme ici ou ailleurs mais ce sont des portes ouvertes ; ils ne font que prendre le fleuve en marche, ils ne créent pas un mouvement. Par contre, ils ont l’art de créer des opinions ou de les surligner, car ils se sentent obligés d’entrer dans l’opinion qu’ils suscitent pour que le peuple les regarde plus qu’il ne les entend. Leur discours est davantage une image qu’un propos à moins que le discours flatte leur image. Ils s’auto-régénèrent grâce aux médias et ceux-ci se revivifient grâce à ceux-là.
Je crois qu’en l’état des médias, on ne m’invite jamais sur un plateau et ce n’est guère la place d’un intellectuel ; ce sont aux médias de venir à lui. Si toutefois j’étais invité, je demanderai d’être en présence des philosophes modernes, Bernard Henry-Lévi entre autre et quelques autres représentants les « intellos des variétés ». Ce me serait une gourmandise irrésistible, je ferai sauter l’audimat et je m’amuserai bien ; j’ai une excellente mémoire et je me sens complètement libre. Je pense à certains sentencieux qui sévissent sur des plateaux d’amuseurs et qui ont construits leur carrière en « chiant » sur les catholiques et l’Église, sur le Pape, leur zèle s’exprima à loisir sur certaines radios nationales ; pour ceux-là, je leur réserve un sort particulièrement gourmand.
Actuellement, l’intellectuel ne doit que très peu se produire sur les médias, il doit se couler dans le silence pour attirer l’attention des esprits qui recherchent un accompagnateur marginal ; ce n’est possible que si on accepte de considérer le diplôme comme une nécessité pratique pas comme une fin en soi. Une telle prise de conscience permet un dépassement pour entreprendre la quête… Il n’y a pas d’âge pour une telle démarche.
L‘intellectuel est celui qui éclaire le pas de l’homme, il n’a pas à rechercher le pouvoir, la seule autorité dont il doit user est celle en lien avec la matière qu’il maîtrise le mieux. Il ne peut en être autrement, car il a aussi la charge d’alerter les consciences. Le service de la vérité exige de servir pas de commander.


Desgraupes : - Quel est pour vous le rôle de l’intellectuel dans la cité ?


Aubrit St Pol : - C’est une question délicate. Il doit savoir qu’il entre dans une voie où il n’y a aucune assurance, aucune sécurité, car il n’est pas là pour plaire ni pour être aimé mais pour témoigner de la vérité indifférent aux qualités des personnes, à leur rang, il ne peut être un flatteur. Il doit veiller jalousement à sa liberté de conscience aussi bien qu’à celle de son mouvement, car il a plus souvent à dire non que oui ! Son propos est de toujours éclairer l’acte et le pas de l’homme dans le respect de celui qui veut bien l’écouter. Il ne doit appartenir à aucun parti politique, il ne devrait pas s’aliéner à des idéologies. S’il veut aider à l’accroissement de la liberté chez l’élève, il ne peut entrer dans un carcan qui tend à restreindre cette liberté ou alors ce n’est pas vraiment un intellectuel. Il n’est plus obéissant à la vérité quel qu’elle soit. Il est un analyste et un contemplateur de l’acte de l’homme qu’il doit accueillir dans toute sa vérité. Un intellectuel est un homme de solitude sans laquelle il ne peut atteindre aucune maturité.


Desgraupes : - Que dites-vous des intellectuels catholiques ?


Aubrit St Pol : - Je vous ai défini ce que pour moi devrait être un intellectuel, je le redis pour un intellectuel catholique avec la certitude que c’est une obligation qui entre dans l’Économie du Salut. Elle est rédemptrice pour lui et ses frères. Un intellectuel catholique doit servir deux fois la vérité et doit lui obéir sans hésitation.


Desgraupes : - Vous êtes en accord avec le pape Benoît XVI qui disait qu’obéir à la vérité c’est retrouver assurément la liberté ?


Aubrit St Pol : - Bien certainement, je suis d’accord. Je me suis réjoui de cette parole et de tant d’autres ; elle a contribué à renforcer ma liberté. Mon expérience de l’Église m’oblige à dire que plus j’avance dans son amour maternel et paternel et plus je me sens libre. Je n’éprouve plus cette pesanteur institutionnelle qui au début de ma conversion pesait lourdement en moi. Un intellectuel catholique doit rechercher la vie d’union avec le Christ qui est le seul moyen pour qu’il se sente consciemment membre du Corps du Christ et que ce ne soit pas seulement une formule confortable.
La vie intellectuelle est une ascèse naturellement, elle l’est bien davantage pour un chrétien. Elle doit devenir une aventure intérieure, spirituelle et comme toutes les aventures, elle ne comporte aucune certitude, ce n’est pas en elle qu’il faut chercher son confort ni y trouver de quoi se rassurer… Si vous êtes dans cet état, alors allez rejoindre l’extérieur, ceux du commun des diplômés de la médiocrité.
Il n’y a que très peu de vrais intellectuels catholique en l’Église de France et bien peu d’entre eux ont le désir de prendre tous les risques y compris de se fâcher avec la hiérarchie. Nous, les intellectuels catholiques souffrons beaucoup de l’ambiance qui règne dans notre Église de France. Elle est éprouvante, malsaine. On le ressent bien quand on fréquente les maisons d’éditions, il y règne une dictature du conformisme soit de gauche, soit de droite, on n’y trouve aucune liberté évangélique. C’est un milieu mal élevé, sans charité, violent intérieurement et bien moins cultivé qu’on ne le pense. Plus que partout ailleurs, on y sent la compromission avec l’esprit du monde et une absence quasi-totale de courage intellectuel. Il ne s’y trouve aucune liberté d’esprit. Ils veulent tous contrôler le pouvoir intellectuel, ce n’est pas mieux que dans les autres mondes de la vie culturelle, tout y bouclé avec des serrures rouillées, corrodées et corrosives.
En France, il ne faut se faire aucune illusion, nous subissons dans toutes les institutions y compris religieuses, le triomphe et la dictature de la médiocrité. La France glisse dans un effondrement qui sera proche du Ve au XIe siècles. Les points de résistance se forgent dans la marginalité, ils ne peuvent être qu’en dehors des institutions. Les intellectuels au cœur de la cité des hommes sont des ermites du désert.

 

Chapitre II

 

P. D. : « - Pourquoi m’avoir sorti de mon repos éternel ? Pourquoi moi ?

P-C. A. : - Il est vrai que vos choix sur terre étaient aux antipodes des miens. Vous avez choisi un engagement idéologique de gauche alors que j’ai une aversion envers toutes les idéologies.  Je vous ai appelé, parce qu’avec d’autres de vos confrères qui avaient construit la télévision française, vous avez toujours respecté vos invités qu’elle qu’était leur conviction ou leur absence de conviction. Alors qu’aujourd’hui, bien de vos successeurs se servent de leurs invités pour exister, ils manifestent à leur égard bien peu de respect heureux, quand ils ne se transforment pas en commissaires politiques, en mouleurs de la pensée unique et souvent sans trop de culture.

P. D. : - Vous êtes sévère ! Mais vous avez raison ! Qu’attendez-vous des médias ?

P-C. A. : - Qu’ils témoignent de la vérité des événements sans manipulation. Dans un débat, qu’ils s’effacent pour mettre en valeur leurs invités. Il nous importe peu de connaître leurs convictions, ce qui nous importe bien plus, c’est de connaître celles de leurs invités. Certains journalistes mais surtout les animateurs ressemblent à des appariteurs du vide. Ils sont de parti pris et n’hésitent pas à déstabiliser l’un de leurs invités si par malheur, il affirme une opinion qui n’est pas dans le formatage, ils n’hésitent pas à l’humilier. Ce n’est pas ce que j’appelle une attitude noble. Ils ont une conception mercantile de leur profession.

Les médias ont une responsabilité morale immense. Ils ne peuvent impunément se réfugier derrière la liberté d’informer et d’expression, car beaucoup d’entre eux ne sont plus dans l’ordre de la qualité mais dans celui de la massivité, ce qui induit trop souvent la vulgarité qui ne qualifie pas seulement le langage mais tout un comportement. La plupart d’entre eux agissent en prédateurs de l’espoir et de l’intelligence. Le peuple pourrait un jour se réveiller et les envoyer au bain. Informer, c’est aussi s’engager à former. Mais aujourd’hui, on est plutôt déformé. Ils ont une part lourde dans l’absence évidente d’espoir, dans le développement primaire des sentiments rarement bons in fine. Ils se nourrissent sur le faux terreau des affects ordinaires et sur lequel les pourritures les moins nobles s’élèvent. Ils n’ont aucun intérêt pour le peuple, ils en ont perdu toute intelligence du cœur. 

P. D. : - Dans notre précédant entretien, vous disiez que Malraux souffrait d’avoir eu à supporter ses intuitions fulgurantes. Qu’entendiez-vous par là ?

P-C. A. : - Malraux est l’un des esprits agnostiques qui fut le plus proche de Dieu. Des esprits droits, athées, peuvent être d’authentiques esprits religieux. Certains vivent, sans jamais le savoir, une amitié avec Dieu qu’ils découvriront de l’autre côté.

L’homme avec le divin ne peut établir une relation de dualité, - le bien, le mal ; le beau, le laid -, car cette relation spécifique n’est pas à deux temps. Car l’homme comme toute la Création est construit sur un modèle trinitaire et Dieu est Trinité. La logique cartésienne est ici impuissante à comprendre et ne peut rien expliquer. L’homme avec le divin n’établit pas une unique relation d’obéissance pas plus que Dieu ne le fait avec sa créature, car depuis l’Incarnation de Dieu le Fils, l’amitié de Dieu pour l’homme et la femme se découvre, tout le genre humain est invité à entrer comme acteur de volonté et de désir.

P. D. : - Vous croyez vraiment que Dieu veut une relation d’amitié avec l’homme et la femme plutôt que l’obéissance absolue !

P-C. A. : - Certainement ! Sinon ma foi serait vaine ! Le sacrement de l’Eucharistie témoigne et confirme cette part essentielle de la Révélation chrétienne : le Christ rétablit une relation d’amitié entre l’homme et Dieu son Père et lui. Ce rétablissement va au-delà d’une simple filiation adoptive qui est absolument nécessaire mais qui a pour but cette relation d’amitié. Le Christ est venu nous enseigner comment aimer son Père des Cieux de la même manière qu’il l’aime en sa qualité de Fils : Fils divin et fils humain. La Bible est riche de ces exemples qui annoncent le futur établissement de l’amitié entre l’homme et Dieu : la relation de Dieu avec Abraham, Moïse et combien d’autres prophètes, c’est une relation qui n’est certes pas encore de l’amitié mais qui par sa familiarité étonnante est prophétique du projet de Dieu qui trouve son apothéose  dans l’entretien que Jésus a avec Jean le Baptiste.

L’amour de charité induit nécessairement l’amitié entre les deux sujets et objets de cet amour. Car si Dieu est l’amour parce qu’il est Dieu, en envoyant son Fils dans la nature humaine, il se révèle comme sujet de cet amour qu’il est. C’est une des clefs pour vivre la vertu d’humilité sans laquelle, on ne peut rejoindre Dieu ni comprendre la kénose de la Sainte Trinité.

P. D. : - Revenons aux fulgurances de Malraux !

P-C. A. : - Malraux illustre le problème délicat de la communication avec l’autre. Sa vie intellectuelle fut régulièrement traversée par des intuitions fortes et violentes qu’il n’a pas pu toujours communiquer, car il pressentait qu’il ne serait pas compris. Lui-même ne devait pas toujours pouvoir les expliquer, car s’il pouvait en voir l’importance et les fruits, il ne pouvait pas parfaitement en comprendre les mécanismes. Dans certains cas, celles-ci possédaient une substance spirituelle, religieuse et donc nécessairement contenaient une certaine densité du mystère de la destinée de l’homme.

L’incommunicabilité entre les hommes n’est pas un mince problème et ne porte pas seulement sur le quotidien des relations. La dramatique est bien plus lourde quand l’incommunicabilité se double d’un empêchement à transmettre un savoir, une connaissance qui, par sa nature et sa densité, dépasse le livre, dépasse momentanément  la faculté de l’oralité.  L’homme fait alors l’expérience d’une solitude terrible qui le renvoie abrupto à sa tragique condition de blessé, blessé par le péché. Chez Malraux, c’est son drame le plus intime, un nœud gordien qui contribua à le maintenir dans une certaine humilité et l’aura aidé à faire son salut.  Une épreuve intérieure d’autant plus dure, qu’il ne pouvait pas la dépasser par l’adoration, par le culte. On comprend que l’art l’est attiré, il trouvait en lui une sorte d’alter ego. L’art est, par certains côtés, la transcendance de l’incommunicabilité, Michel-Angelo et Fra-Angélico l’auront admirablement illustré, le peintre de Lascaux également.

P. D. : - Qu’est-ce que l’art pour vous ?

P-C. A. : - Je ne peux pas facilement répondre à cette question. Je vais tomber dans le banal. Je crains de dire un lieu commun : l’art est l’un des plus étonnants révélateurs de la beauté qui est en l’homme et qui est Dieu. Votre question touche à l’intime de mon être, car le lien entre l’art et le chrétien contient non seulement la contemplation mais aussi l’adoration. Un baptisé ne stagne pas au stade aliénant de l’émotion.

L’amour est pour moi beau par nature. Voilà  pourquoi, il est juste de dire que la vie est belle. La beauté suscite l’amour, le désir en est que l’accident mais on peut aussi dire que l’amour transfigure tout pour que la beauté se révèle.

Je ne peux parler de l’art que par l’expérience que j’en ai et je ne suis pas certain qu’on rende service aux artistes à vouloir absolument les comprendre, les disséquer. Je ne crois pas que l’artiste soit à même de comprendre in fine ce qu’il exprime par le moyen de son art. Il peut arriver que l’œuvre dépasse ce que l’auteur souhaitait exprimer, car l’inspiration selon sa force peut suspendre un court instant les facultés du sujet qui en est touché et l’entraîner dans des zones insoupçonnées de lui-même et de la Création.

L’art ne s’aborde pas du seul point de vue intellectuel, il ne se dévoile pas par la seule raison. Non ! Je crois que l’art est d’abord une expérience  intérieure qui touche l’homme dans le plus intime de son être qui alerte tous ses sens, ce qu’il est et ce qu’il deviendra. 

L’expérience que j’ai de ma rencontre avec l’art date de mon voyage en tant qu’accompagnateur d’un groupe d’élèves à Florence.  C’est à la Galerie des Offices, que je découvris les Enchaînés ou les Inachevés de Michel-Angelo. Je ne savais pas ce que l’art pouvait produire dans ma vie, je ne lui voyais pas sa place ni son rôle mais c’est en me laissant saisir par la beauté de ces sculptures que j’ai commencé à comprendre la place de l’art dans ma vie, dans mon être … C’est parce que je fis l’expérience foudroyante de la beauté par les Enchaînés, statues prévues pour le tombeau de Jules II, que je me laissais nourrir de lui, porter par lui… L’art me mêlait à sa propre dynamique.

L’art en soi est une réalité de force de transcendance qui nous invite à la découverte de notre pauvreté intérieure. Il participe aux rites de la vie et contribue à favoriser l’émergence de ce qu’on est en vérité … Il vous met sur le chemin très long de l’humilité.  L’art participe à la vérité comme toute la Création, à cette différence toutefois qu’il la transcende partiellement sans jamais pouvoir la transfigurer, ce qui est de la nature même de Dieu.

L’art et la foi sont les deux montants de la transcendance, de la transfiguration en Dieu. Ils rendent palpable la grandeur qui nous habite qui est plus grande que nous. La Dame de Lascaux témoigne tout au tant que les arts premiers africains et amérindiens ou bien encore que les gravures et dessins du paléolithique de ce besoin de transcendance et d’immanence qu’on ne peut dissocier de celui de comprendre et de transmettre. La force de la culture chrétienne vient de ce qu’elle est naturellement et surnaturellement joyeuse, gaie, car la foi est libération et l’art qu’elle suscite tend à faire jaillir le meilleur de l’homme pour mieux le rapprocher du parfait qui est Dieu.  

P. D. : - L’écriture vous paraît-elle un art majeur ?   

P-C. A. : - J’ai été très longtemps sans trouver la réponse. Le premier des arts est une faculté, c’est l’oralité. Le langage parlé, pour moi, s’impose en tête des arts majeurs. Il contient tous les autres arts, car ils me paraissent comme des prolongements de l’oralité, ils viennent l’embellir. En fait, ils sont des moyens secondaires de la communication, de la transmission, l’oralité étant le premier. L’art de l’écrit est le dernier des arts majeurs. La poésie en est l’expression la plus aboutie.

L’écrit fait d’abord appel à la raison, car il a besoin de toutes les facultés issues de l’intelligence. L’émotion qu’il émet est davantage en relation avec le sujet traité qu’avec l’art de l’écrit en soi. Un bel écrit est souvent le produit d’une écriture qui tend à parfaire l’oralité,  étant bien entendu qu’il n’y a rien de plus laid qu’un écrit qui la reproduit abrupto. La mise en musique d’un poème me semble aussi incongrue que couper d’eau un grand cru, car la musique dominera toujours le texte, alors que le récitatif d’un poème transmet les sons, les couleurs, les harmonies, les mouvements, les espaces. C’est différent d’un chant, dans ce cas là, l’écrit et la musique ne font plus qu’un et aucun domine l’autre.

L’art de l’écrit est pour moi l’entremet qui ouvre sur toutes les gourmandises que sont les autres arts majeurs. Il ne supplantera jamais la peinture, la sculpture, la musique ni l’architecture, il a besoin d’eux pour s’embellir.  Il décrira un paysage mais n’atteindra jamais le sublime d’une peinture pour le même sujet ou sa composition musicale. Il est évident que la transmission par l’écrit exige une qualité d’écriture la plus aboutie ce qui ne peut s’atteindre que par le dépouillement. S’il est un art majeur, c’est qu’il exige, tout comme les autres arts de sa catégorie, une ascèse intérieure qui rejoint la nécessaire contemplation, en vue de la transmission.

Le roman pour le roman est une décadence de l’écrit et une perversion de l’intelligence, pour qu’il reste majeur, il doit conserver sa tri-dimension : la hauteur, la largeur et la profondeur. Il ne peut y parvenir que s’il traite réellement d’une substance qui lui est extérieur. Le roman moderne témoigne que l’homme est déporté sur son moi.

Il y a tout un pan de l’art contemporain qui réfléchit parfaitement la décadence de nos sociétés et la perversion de l’intelligence. C’est un art narcissique, il se contemple dans les marais, dans les cloaques ; il ne transmet ni la paix ni l’harmonie ni la beauté. Il est par contre un témoin fidèle de la réalité intérieure de notre époque, un conduit d’évacuation dans lequel s’entrechoquent toutes les aberrations d’une culture massive, technique et d’insalubrités morales.  Notre époque n’a d’yeux que pour elle-même, elle n’est  plus en appétit de transcendance, cette génération – au sens biblique – devra descendre dans l’enfermement le plus hermétique pour réaliser son égarement et hurler à nouveau vers Dieu.

 

P.D. : - Vous abordez le problème de la décadence qui est une notion plus subjective qu’objective du moins, ce côté aléatoire dépend-il du regard que l’on porte selon les références sur lesquelles on s’appuie. Toutefois, ce thème de la décadence ne peut être abordé sans une réflexion préalable sur la vie intellectuelle. Voulez-vous revenir sur votre conception de l’intellectuel ?

P-C. A. : - L’intellectuel est celui qui se sert de toutes ses facultés pour appréhender la Création, il cherche à en comprendre la cause, il identifie ses composants et la raison de son existence.

A mon sens, je n’engage que moi, être un intellectuel, c’est une vocation, un appel. Car, c’est donner à l’esprit la primauté sur tout autre chose. A une certaine époque, on donnait le qualificatif de philosophe à ceux qui portaient un intérêt sur plusieurs matières de la connaissance et dans des domaines variés. Maintenant, on donne du philosophe à celui qui ne fait que cela, c’est très réducteur. Qu’elles que soient les études ou comme moi qui n’ait pas suivi un parcours ordonné, universitaire, la vie intellectuelle est avant tout une aventure intérieure qui ne peut se vivre que dans la liberté et n’est soumise qu’à une seule domination légitime : l’autorité de la vérité.

L’intellectuel est libre, il doit se délivrer des courants, des écoles qui l’ont formé. Il doit entreprendre sa quête seul ; s’il est chrétien, il doit s’appuyer sur la Providence et tout faire pour être disponible à la présence de Dieu. L’intellectuel est un élève bien plus qu’un maître.

II y a deux grands courants pour tracer le cheminement de la réflexion : partir de l’idée des choses, c’est Platon ou partir de leur réalité, c’est Aristote. Ces deux courants sont reliés par des liens transversaux dans lesquels se logent des modes secondaires d’appréhension dus, en grande partie, aux faiblesses de l’homme. Si vous le permettez, je m’arrêterai sur ces deux courants majeurs de la pensée.  Le platonisme et l‘aristotélisme ont, semble-t-il depuis la Renaissance, été constamment opposés et souvent comme deux courants antagonistes, opposition que l’on retrouvera d’une certaine manière entre l’École franciscaine et l’École thomiste. C’est une opposition trop radicalement posée pour ne pas être au fond cyniquement arbitraire. Car, si on s’enquière de la pensée chrétienne, on découvre assez vite que les deux courants sont portés par les Pères de l’Église et par l’Église elle-même comme plutôt complémentaires. L’accentuation de l’opposition visant le postulat d’origine de ces deux pensées  est plutôt de nature psychologique, caractérielle que d’une réalité radicalement opposée. Ce radicalisme d’opposition est d’une nature idéologique. Alors qu’ils se complètent pour une recherche en positif et négatif, selon le principe technique de la photographie, de la compréhension de la Création, c’est ce qui ressort des textes conciliaires.   

L’homme veut comprendre qui il est et donner un sens à son existence. L’intellectuel est le témoin de son semblable, de son environnement, de la geste de l’homme. Il est une nécessité, car il contribue à maintenir l’ordre naturel de la création mais surtout, il participe à la découverte de la grandeur de l’homme et à sa défense.

L’homme doit comprendre son milieu avec lequel il est confronté, car de cette confrontation découle sa capacité à se découvrir. L’intellectuel doit établir les concepts qui se dévoilent au fur et à mesure de sa compréhension de l’univers. Il lui appartient de mettre des mots, de désigner, de nommer, car la société de l’homme a besoin de s’ordonner et d’être éclairée.

P.D. : - L’intellectuel est-il un veilleur ?

P-C. A. : - Le veilleur, dans la tradition hébraïco-chrétienne, est plutôt l’homme religieux, celui qui est aux aguets de la geste de Dieu qu’il confronte à celle de l’homme. D’une certaine manière, on peut le dire de l’intellectuel, si on considère qu’il est au service de la vérité.  Mais bien plus qu’un veilleur, il est surtout un témoin de l’homme et celui qui, en s’appuyant sur la loi naturelle et la loi morale naturelle, éclaire son prochain, guide son pas. Il contribue à ce que l’homme garde sa fidélité à l’essentiel en contraignant l’application de ses découvertes au respect de la loi morale naturelle avec ce souci permanent que tout repose sur la justice, c’est-à-dire l’équilibre.

On ne peut, pour comprendre la vie intellectuelle, que se référer aux pères fondateurs de cette mission spécifique et, quoiqu’on en dise, il faut accepter l’autorité paternelle du foyer civilisateur hellène. Toute la civilisation occidentale dépend de la dominante hellène sans ignorer la symbiose que la Grèce établit avec Jérusalem et Rome ni la part parcellaire des plus anciens foyers de civilisation comme l’Égypte et la Mésopotamie qui sont les plus anciens bassins de l’écriture.

L’écriture est devenue par la nécessité le support obligé de la pensée qui se transmet à l’autre. Il y a eu une période où la pensée se transmettait à des initiés par l’oralité. Ceux qui la recevaient étaient choisis pour leurs vertus, d’où le concept du mystère à transmettre à une certaine élite. Mais de la même manière, que tout être vivant tend naturellement à communiquer la vie qu’il possède, de la même façon celui qui possède un savoir tend à le transmettre. La transmission du savoir est reliée à la transmission de la vie.

Le savoir s’est heureusement désacralisé dès lors qu’on dû faire appel à l’écrit et malgré tous les mystères dont on enveloppa le savoir écrit. C’est si vrai, qu’encore aujourd’hui, brûler un livre est un geste très lourd à assumer et, ce sont toujours les intégrismes, les plus inaptes à l’accès du savoir qui  osent le faire. La terreur a pour auteurs des individus habités par la peur, une peur métaphysique dont la cause est à rechercher dans les zones les plus lourdes du péché, ce refus de reconnaître que l’existence est d’une seule et unique volonté d’amour gratuit. Nous sommes au seuil du mystère d’iniquité. 

Dans la Chine médiévale, l’accès au savoir était ouvert à tous ceux qui en avaient les aptitudes, indifféremment des conditions sociales. Aller à l’école pour s’instruire était un acte civique. La Chine développa une symbiose étonnante entre l’art de l’écriture, la calligraphie et la transmission ou la réception du savoir. Le lettré pouvait gravir les plus hautes responsabilités, car son savoir était également associé aux vertus morales et patriotiques. En Chine, le savoir semble être durablement associé à la sagesse, alors que sous l’influence équilibrée de la culture hellène, on distingue savoir et sagesse ; un sage pour nous occidentaux n’est pas nécessairement un lettré.

P. D. : - Si j’ai bien compris votre pensée, l’intellectuel est le témoin en vérité de la vérité de l’homme et de toute la Création !

P-C. A. : - L’intellectuel est le plus éminent témoin de la vérité dans l’ordre naturel. Sa mission est de nommer tout ce qui participe à la vie, d’éclairer les ténèbres, d’apporter les moyens du discernement, d’aider à l’appréhension des principes d’équilibre, de justice.

Sans une activité intellectuelle, il n’y a pas de civilisation, il n’y a pas de sociabilisation, il n’y a pas d’humanisation.

C’est la raison pour laquelle, l’accès au savoir est un droit universel, une exigence morale et religieuse pour la société. C’est une exigence aussi impérieuse que le respect de la vie. Dieu a toujours suscité dans toute la diversité de l’humanité des penseurs, des sages qui se sont sentis appelés à réfléchir pour le bien commun.

L’intellectuel est un homme seul, mais c’est un co-existant de la condition humaine qu’il porte en lui ; il s’inscrit dans l’illustre dynastie des serviteurs souffrants. Il accepte d’être haï, rejeté, persécuté. Il intègre dans sa vie le fait de ne pouvoir transmettre son savoir, il assimile d’être tout à fait nécessaire et tout aussi inutile … Il est appelé pour servir l’homme et sa société pas pour être servi. Il aime sans chercher à l’être. De toutes les activités, l’intellectuel est avec le soldat et le religieux celui qui na pas à dépendre de l’opinion, car il ne le peut pas tant moralement que spirituellement. Bien des personnalités reconnues comme intellectuelles ressemblent davantage à de grands enfants terribles, empêtrés dans leurs jeux de billes et de cubes…

P. D. : - Concevez-vous qu’un intellectuel puisse s’engager en politique ?

P-C. A. : - C’est une question difficile. Un intellectuel ne peut être à côté ni indifférent à la vie de la cité. S’il est purement spéculatif, il en viendra à stériliser sa mission. C’est aussi le risque pour ceux qui s’engagent dans la politique comme partisan. C’est de l’enfantillage et du carriérisme populaire voir populiste. Le seul point où il devrait prendre part au débat politique est de l’ordre de la morale et la justice, ce n’est plus faire de la politique mais c’est servir le politique. Nous en reparlerons en abordant l’intellectuel chrétien.

Je ne connais pas d’exemple qu’un intellectuel engagé en politique n’en soit venu à délaisser l’un pour l’autre. Il prend le risque de s’enfermer dans une praxis idéologique : Robespierre, Lénine… Georges Pompidou était un vrai intellectuel. Ses facultés, il les a mises à la disposition de la cité mais il a suspendu la transmission de la connaissance pour le politique. Nous savons par son épouse qu’il en souffrait. Il n’avait plus de temps pour écrire. Il a eu le bon sens de ne pas emmêler les deux mais de servir de ses acquis intellectuels pour son engagement politique au seul profit de la cité, du peuple.

Je ne crois pas qu’un intellectuel doive s’engager dans des options politiciennes, partisanes, de même qu’il n’a pas à s’enfermer dans un cadre, un carcan idéologique. Je peux comprendre, qu’on ait besoin de reconnaissance, qu’on supporte difficilement la solitude, qu’on éprouve le besoin d’être membre d’une communauté identifiable… tout cela est par trop, trop humain ! Pour autant, la solitude est le lot de l’intellectuel, ce ne peut être une solitude égoïste, car son prochain ne peut lui être indifférent, son travail est naturellement pour le profit de la cité, tourné vers le bien commun. Sa mission est un complément indispensable au gouvernement des hommes dont il doit se garder. On ne demande pas à un prince d’être un intellectuel et il vaut mieux éviter de demander à un intellectuel de devenir prince. Un intellectuel doit être politiquement neutre, s’il veut défendre et instruire sur les fondements inaliénables de la cité. Il a le devoir d’intervenir dans des débats moraux, de débats dont les sujets sont primordiaux pour la vie de l’homme, il est alors dans sa mission. Il doit préserver sa liberté et pouvoir botter le cul du prince si nécessaire. Un intellectuel engagé en politique de façon permanente perd la capacité d’appréhender la Création, l’homme dans leur unité, il perd l’unité de la Création et l’unité de l’homme. Il y a bien Vàclav Havel mais ce fut dans des conditions exceptionnelles et il sut étouffer l’un pour le mettre au service du bien commun dans le cadre de son engagement politique. Il y a eu Malraux mais il resta libre et son engagement à suivre De Gaulle était scellé par un idéal, par une certaine idée de la France… Il a su avoir le portefeuille qui réellement correspondait à ses qualités. C’est l’exception qui confirme la règle.

P. D. : - Pour vous, comment doit se distinguer un intellectuel catholique par rapport à la cité, au monde et par rapport aux autres intellectuels ?

P-C. A. : - Je ne peux répondre directement sans passer préalablement par son identité spécifique puisque votre question pose le problème de l’identification qu’accompagne le principe de distinction. En tant qu’intellectuel catholique, je ne me sens pas d’une nature différente des autres intellectuels qui n’ont pas mon engagement religieux.

Quelle que soit la religion d’un intellectuel ou son athéisme, il est soumis à la loi naturelle et à la loi morale naturelle qui, présentement, est de servir la vérité et d’en témoigner.  C’est une obligation incontournable. Elle fait appel aux catégories de la pensée et demande l’alliance de la raison avec la foi.

L’intellectuel catholique a une double obligation de témoin de la vérité ; il témoigne de la Vérité révélée à laquelle, il engage sa foi, il s’agit en l’espèce  pour un catholique, d’une Personne, Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme.  Et il doit témoigner de la vérité temporelle, objective, concrète.  Cette double obligation l’engage à intervenir plus rigoureusement dans les débats de la cité. Sa réflexion doit englober les réalités objectives de la Création dont il fait partie et qu’il doit éclairer des lumières de la Révélation. Ainsi, son combat pour la dignité de l’homme ne peut être cantonné au seul fait qu’il est l’animal le plus évolué. Il doit incorporer dans son discours le fait que cet homme doit voir sa dignité défendue parce qu’il est aimé de Dieu et que ce Dieu ne veut pas qu’il se laisse aller au désespoir pour ne pas se couper de la grâce d’immensité afin qu’il  puisse répondre, même après la mort, à l’appel de l’amour de Dieu. Pour un intellectuel catholique défendre la dignité de l’homme, c’est défendre la Gloire de Dieu qui siège dans l’homme même si celui-ci n’a pas la même foi.  En fait, un intellectuel catholique n’a pas à chercher à se distinguer, il n’a pas à faire cet effort, il a simplement à être un intellectuel catholique sans complexe, naturellement et, croyez-moi cela est suffisant. Un catholique intellectuel n’est pas ici un intellectuel et ailleurs un catholique, cette séparation est bonne pour les chrétiens libéraux. Non, son discours doit porter le sceau de la transcendance.

P. D. : - N’y a-t-il pas là le risque de réduire le rôle de la raison ?

P-C. A. : - Non pas ! Car la Révélation chrétienne est une révélation incarnée dans le monde, elle doit forcément tenir compte de cette réalité et d’user en permanence de la raison pour comprendre y compris Dieu. Le catholique intellectuel distingue nécessairement et par ascèse la raison de la foi sans pour autant les mettre en confrontation, il les unit dans sa démarche intellectuelle et dans sa vie de foi.

La Révélation chrétienne est une révélation de la Vérité incarnée dans la condition humaine dont aucun élément n’a été oublié. L’Incarnation du Verbe en l’homme Jésus a des conséquences sur l’ensemble de la Création, car le Verbe qui est la Vérité remet dans la lumière divine toute la réalité de la Création. Tout ce qui est existe en la Présence de Dieu.

De nos jours, il n’est pas commode d’être un véritable intellectuel et si par-dessus le marché il est catho alors c’est l’inconfort permanent… c’est souvent la soupe à la grimace !  On ne peut tenir que par une vie d’union avec le Christ Jésus, ce qui permet de développer en nous la vertu d’humilité sans laquelle on deviendrait fou, ce qui ne veut pas dire que je suis humble mais que je suis disposé à le devenir. Je vais vous faire une confidence, il n’est pas commode du tout d’être en l’Église de France un catholique intellectuel surtout s’il est laïc et qu’il se mêle de la vie de l’Église. Ce qui est vrai pour le monde l’est aussi pour elle.

Un catho intello n’est pas là pour lécher le postérieur des monsignores, il est au service du Corps mystique du Christ, pour tout le reste ce n’est que du sot comme disait ma grand-mère maternelle qui n’en manquait jamais une… et j’ai tout pour moi : je ne suis pas intégriste ni traditionaliste ni progressiste ni libéralo-plouf, voyez le genre !

Je ne suis qu’un catholique pleinement catholique et à cause de cela profondément libre d’une liberté amoureuse de Jésus. Je suis pour beaucoup d’entre mes frères et sœurs catholiques tout à la fois la peste et le choléra, si vous saviez comme cela me rend libre, libre… et je rigole !

 

 

 

 

Chapitre III

 

P.D. : « - Dans les deux derniers entretiens, vous parlez de votre conversion, n’êtes-vous pas né dans un milieu catholique ?

 

P.C.A. : - Certainement, je suis né dans une famille catholique. Une famille héritière et victime d’un formalisme religieux, peu pratiquante ; attachée à sa foi par tradition sociale et par attachement instinctif à l’ordre moral et social. Tous les membres de ma famille avaient la foi, mais quelle intelligence en avaient-ils, ils n’en parlaient guère. Ma grand-mère se révélait parfois, expliquant qu’elle ouvrait sa journée avec un grand signe de croix et la refermée de même. La foi était très associée au comportement moral, aux vertus. Pour mes grands-parents, il ne fallait pas se déranger et le devoir suprême était en sus du travail, tenir digne sa maison, ce qui incluait l’honnêteté, la rigueur et un sens féroce et instinctif de l’honneur.

Il y avait des membres plus pratiquants que d’autres, ceux-là étaient regardés avec une crainte respectueuse et observés avec plus de sévérité. On craignait que la pratique religieuse ne fasse déroger à l’ordre ordinaire de la vie établi une fois pour toutes. Il ne fallait pas sortir de son devoir !

 

P.D. : - Alors pour vous, que représentait la foi, la religion, l’Eglise ?

 

P.C.A. : - La foi, jusqu’à ma conversion, ne représentait rien ; croire en Dieu était une norme d’éducation, ce n’était pas une expérience intérieure. En dehors du catéchisme reçu, je n’avais rien au quotidien qui m’aide à faire l’expérience de la foi, à la comprendre, à l’introduire comme une réalité de ma vie.

 

La religion était un concept qui m’échappait complètement ; je la reliais à l’autorité, au monde terrorisant des adultes. Je n’y réfléchirais vraiment que dans les clairs-obscurs des balbutiements de ma recherche intérieure et encore par défaut. Je pressentais bien des interrelations entre les hommes pour composer et structurer la société, mais je refoulais ce pressentiment. Je ne voulais pas ouvrir une porte supplémentaire sur le monde des adultes. Je saturais trop de leur oppression ténébreuse dans le quotidien de la vie.

 

L’Eglise me séduisait autant qu’elle m’inquiétait.  Elle m’apparaissait, au plus lointain que je puisse m’en souvenir, comme une accumulation de mystères : cela allait du prêtre, au geste liturgique le plus simple, sa parole semblait cacher une réalité dont l’attrait devenait obsessionnel, plus fort que l’inquiétude. Mais ne parvenant pas à dépasser chez le prêtre l’adulte, je retombais dans mes angoissants rejets qui seuls, durant de longues années, me permettaient de survivre, d’éloigner un lieu de mon être de la méchanceté d’un monde qui n’entendait pas mon besoin d’aimer. Mon besoin tragique d’être reconnu. On ne prendra jamais assez au sérieux un enfant ! Si l’adulte prenait l’exacte mesure de ses silences, il y rencontrerait sa misère, sa mesure exacte.

De l’expérience intérieure de l’Eglise, c’est étrangement aux lieux de cultes que je dois les plus enrichissantes. Quelle que soit leur qualité artistique, il y avait, et cela dure, une empathie si forte que je percevais dans une unité vertigineuse la somme de ses mystères ; c’étaient de rares moments de paix et de consolation.

 

P.D. : - Mais alors, que fut pour vous la conversion ?

 

P.C.A. : - Elle commença à 18 ans, à la fin de l’été 68, dans la ville de Lille, cité de mon berceau. Près de la gare SNCF, se trouvait un bureau militaire de recrutement. Ce jour-là, je m’y trouvais avec d’autres pour signer mon engagement dans la marine. Je vois encore le gradé qui s’étonne du temps de réflexion que je me donne juste avant d’apposer ma signature : « tu signes ou quoi ! » Je le regarde ahuri, et je signe. A ce moment là, à ce moment précis, je sais que je vis une rupture et que je n’irai pas au bout de mon engagement. Mais que cette nouvelle porte, tout aussi inquiétante que les autres, m’est nécessaire. Ma signature est alors consciemment une sorte de paris sur l’avenir, un acte de confiance dans l’incertain que je sens habité. Cet événement très banal, ordinaire est réellement relié à un point inconnu de mon être, dont l’écho n’est toujours pas achevé. Je ne peux douter aujourd’hui, que Dieu se trouvait près de moi à ce moment précis et qu’il a soutenu ma main. Et bien plus tard, je réaliserai que le divin est bien plus présent dans l’ordinaire de la vie que dans l’extraordinaire. Que le divin est présent à l’acte du péché. Je comprendrais, que de ma conception à cette signature, j’ai vécu dans une proximité de Dieu, plus sensiblement que dans l’Eucharistie. Il m’aura fallu beaucoup de temps pour découvrir que ma foi en Jésus-Christ était vivante au cœur de mes plus insupportables épreuves de mon enfance. Je crois, avec une audacieuse liberté, pouvoir dire que dès les reins de mon père Dieu me conçut. Je suis un enfant privilégié de l’amour de Dieu. Et j’ai la certitude d’avoir été visité par des célestes personnages dans les moments les plus tourmentés, car certains événements étaient habités par les forces du mal, et c’est dans ces épreuves-là que ma raison aurait pu chavirer dans la folie. J’aurai dû mourir sous les sévices. Et je crois qu’à plusieurs moments de ma jeunesse, j’en ai fait l’expérience. Mes épreuves d’adulte ne sont rien par rapport à ce que j’ai connu enfant.

Ma conversion est étroitement liée à l’expérience du mal que j’eus à supporter dès ma conception, et l’ironie du sort voulut que je fusse l’enfant désiré, celui sur qui on espérait ressouder le couple parental… L’enfer se déchaîna sur moi dès la première heure de ma naissance, je suis mort-né par empoisonnement du sang, ma grand-mère paternelle me baptisa « à l’article de mort » et je guéris immédiatement.

 

P.D. : - Comment pouvez-vous dire que vos épreuves d’enfants furent plus lourdes que celles que vous connaissez en tant qu’adulte ?

 

P.C.A. : - Nous avons tous une mémoire génétique qui est codifiée et que l’on peut décoder, non sans l’aide du pouvoir sacramentel de l’Eglise, car il y a un lien indissoluble entre le décryptage de ces codes et le Magistère de Vérité avec lequel nous sommes reliés par le sacrement du baptême. Nous en sommes encore qu’au tout début, mais c’est un aspect de l’être qu’on ne pourra longtemps ignorer, car il correspond à l’évolution de plus en plus spirituelle de l’Eglise, des membres du Corps Mystique du Christ. Il y a un lien ontologique entre l’existence de la personne humaine et la vérité, une vérité absolue qui ne peut être approchée que par révélation. Le refus réaliste, conscient de la vérité révélée produit une réduction radicale de l’homme en deçà de l’animal, il a pour effet une lente déstructuration de l’être.

 

P.D. : - Pour vous, votre conversion est une acception et une adhésion radicale à cette Vérité révélée ?

 

P.C.A. : - Oui, mais je ne l’ai compris que bien plus tard. Il me fallait accepter que Dieu mette de l’ordre dans mon passé, mon présent pour mon seul avenir qui est Lui ; ce qui induit une purification et l’expérience mariale de l’écorchement décrit par Louis-Marie Grignon de Montfort. Seule une mère peut aider son enfant à accepter l’initiation du père, ce qui est vrai pour la loi de nature, l’est bien plus encore pour ce qui est de la vie spirituelle pour un chrétien. C’est tout le sens des paroles suivantes : « Fiat voluntas tua ; faites tout ce qu’il vous dira ; fils voici ta mère, mère voici ton fils ».

 

P.D. : Votre conversion s’est donc déroulée le jour de votre engagement dans la marine ?

 

P.C.A. : Non, pas au sens strict ! Mais il est une étape préparatoire à ce renversement qui ne surviendra que neuf ans plus tard et quinze ans après avoir assister spontanément au mois de Marie. Entre-temps, je suis passé par les courants de new-age, des sectes à pseudo-mystères, la fréquentation des cercles occultes et toutes les lectures qui vont avec, ce qui par à-coup ne m’empêchait pas d’assister aux liturgies catholiques ou juives. Je cherchais à mettre du contenu dans ma vie dissolue, si dissolue que j’en vains à souffrir de malemort, au point d’envisager le suicide. Je m’exécutais et je survécus miraculeusement sans même avoir recours aux soins intensifs, malgré la quantité de cachets. Mais de mes dix-huit ans à ma conversion et puis après, je fus visité par des esprits qui ne venaient pas tous de la part de Dieu. J’en ai tiré une grande leçon : les esprits damnés exigent et imposent, Dieu et les esprits saints proposent, mais étrangement dans les « deux camps » on est suspendu à la liberté de l’homme, à l’usage qu’il en décidera. En conclusion, on ne se damne que parce qu’on le veut et il en est de même pour son salut. Dans l’ordre naturel comme dans l’ordre spirituel la neutralité, le non-agir n’ont pas d’existence, c’est un concept qui ne repose sur rien. Ceux qui ont le derrière entre deux chaises ont perdu l’intelligence de la vie.

 

P.D. : - Vous avez donc pris des chemins de traverse ?

 

P.C.A. : - Oui, mais comme l’enseigne sainte Thérèse de Lisieux : « tout est grâce » ; l’appétit d’une vie spirituelle, intérieure m’est venu grâce à la lecture surréaliste d’un certain Long Chan Rampa, le Troisième Œil.  Pour autant rien ne me satisfaisait, je brûlais d’angoisses, j’étais prisonnier d’un véritable désespoir.

 

P.D. : - Comment se déroula votre conversion ?

 

P.C.A. : - Ce fut comme toujours, une rencontre providentielle avec la plus improbable personne ; de ces personnes qu’on ne regarde pas tant elles sont à leur place, c’est-à-dire amies de Dieu. Son rayonnement était immense à la mesure de son humilité. Puis on m’offrit de participer à un pèlerinage à San Damiano… Là, je fis une expérience de résurrection : ma conversion fut d’abord une rencontre, une rencontre de personne à personne. J’ai rencontré Jésus. J’ai fait l’expérience sensible, affective de l’amour. J’ai compris que mes fautes étaient au tant de souffrances pour Lui et qu’à cet instant, il s’en servait pour me sauver… J’ai pleuré, pleuré pour ma délivrance ; mes verrous ont simultanément sauté. Je n’avais plus aucune protection, de défenses, mais plus fort encore, je sortais de là sans plus avoir peur, je n’avais plus peur de moi, car cette expérience me fit comprendre que j’étais aimé pour moi-même, que je l’avais toujours été. La conversion est nécessairement une rencontre. L’amour de Dieu me renversa et ce renversement me remit progressivement à l’endroit. Je commençais une longue convalescence.

 

P.D. : Que devint votre regard sur l’Eglise ?

 

P.C.A. : C’est là, le caractère atypique de ma conversion. Dans les quarante-huit heures de cet événement, Dieu disposa de telle manière mes premiers pas, que je plongeais tout de suite dans la crise de l’Eglise. Je fus projetais le lendemain de ma conversion dans l’intérieur de la maternité douloureuse de l’Eglise. J’ai réellement forgée ma vie spirituelle par ses souffrances. Je suis tombé dans sa passion.

Ma foi nouvelle fut dangereusement éprouvée par la rencontre de laïcs, de prêtres. J’ai véritablement expérimenté la présence du mal dans l’Eglise. Etrangement, au fur et à mesure que les épreuves se présentaient, et souvent avec une violence morale ou spirituelle extrême, mon amour pour l’Eglise se consolidait ; bien des prêtres me furent des suppôts de Satan, le Tentateur. Lors de mon séjour au séminaire de Paray le Monial, je fus agressé par le supérieur avec une violence inouïe, l’abbé Bagnard Guy, de formation philosophique. Il m’interpela un jour devant tout le monde au réfectoire par cette apostrophe : « Pierre, je vous reproche d’être ! ». Imaginez ce que je pus en ressentir ! Et imaginez la tête de Dieu en entendant cette interpellation : les anges m’ont murmuraient qu’il avait connu une sorte de dépression métaphysique ! Etait-il le bon Créateur ?

L’expérience de la souffrance de l’Eglise fut étonnante, extraordinairement libératrice, car grâce à elle mes rapports avec le monde des adultes, je cessais de les subir, j’entrais en résistance. Il ne me plaît pas davantage aujourd’hui, mais je le vois pour ce qu’il est : un enfant capricieux. Il est constamment à la recherche de sa dernière couche-culotte, il a la nostalgie féroce de son dernier biberon.  C’est la Sophie de la Comtesse de Ségur.  Mais j’ai aussi découvert un monde d’adultes bénis, dans lequel ont peut encore trouver une humanité véridique, riche d’un esprit de pauvreté lumineuse.

 

P.D. : Pensez-vous un jour vous réconcilier avec ce monde effrayant d’adultes ?

 

P.C.A. : Je n’en sais rien, cela dépendra de la grâce de Dieu. Car le monde de ces adultes est l’esprit du monde ; or, on ne peut, en qualité de chrétien, être l’ami de ce monde-là ! On ne peut s’y exposer volontairement sans qu’il vous aspire. C’est l’empire de l’orgueil, du mensonge. C’est le déshonneur couvert des apparats pourris, tragiquement surligné par la culture de mort, si fermement dénoncée par Jean-Paul II le Grand. Des riches peuvent porter cette humanité lumineuse, et des pauvres peuvent porter avec férocité l’esprit de ce monde.

Je prie Dieu de mourir dans la maturité de l’enfance et surtout pas dans celle de l’adulte.  L’un des plus grands fruits de cette grâce de conversion se révéla par le développement extraordinaire de ma liberté intérieure. Je n’ai plus peur de vivre, je ne crains donc plus la mort, car la trame de ma vie est dans les mains exclusives de Jésus-Christ. Où y a-t-il un bien supérieur à celui là ?

Mis à jour le Samedi, 27 Décembre 2008 22:09
 
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